Après une année plus difficile que prévu pour l’industrie du bois d’œuvre, marquée par des chocs politiques, l’ombre des tarifs, des perturbations météo et des inquiétudes concernant l’abordabilité, 2026 pourrait rappeler une vérité bien connue : l’incertitude est la seule certitude.
Les analystes de l’industrie anticipent un retour de l’instabilité vécue en 2025, mais avec une nuance : cette fois, tout le monde sait qu’elle s’en vient.
« L’incertitude sera comparable, et nous entamons la nouvelle année en étant pleinement conscients de cette réalité », explique Brent Brownmiller, vice-président de Gillfor Distribution. « Au début de l’année dernière, nous étions optimistes : on s’attendait à une reprise des mises en chantier et à une amélioration des prix. »
Photos : Gillfor Distribution
Cette année, dit-il, l’état d’esprit est différent. « Nous savons que l’incertitude sera au rendez-vous, ce qui incite les gens à faire preuve de prudence et à attendre de voir comment la conjoncture se précise. »
Quand les attentes de 2025 ont rencontré la réalité
Selon Brent Brownmiller, les événements du 6 janvier 2025
et l’ombre des droits de douane qui a suivi ont alimenté l’incertitude et freiné la confiance des consommateurs tout au long de l’année. Les difficultés d’abordabilité aux États-Unis ont généré un excédent d’offre de bois d’œuvre, entraînant le marché vers des planchers historiques.
Ce constat est partagé par Brendon Hiller, directeur général des produits de base chez Taiga, qui s’est étonné de la faiblesse globale de la demande en Amérique du Nord. « Au début de 2025, le marché était très optimiste. La situation a rapidement changé avec l’arrivée d’un nouveau gouvernement américain et la menace de droits de douane. L’incertitude est demeurée un thème central tout au long de 2025. »
Stephen Marshall, vice-président du bois traité chez Doman, souligne qu’au-delà des obstacles commerciaux, le marché a été confronté à de nombreux défis majeurs. « Un début d’année au ralenti, des conditions météo défavorables et une forte incertitude causée par les perturbations du commerce avec les États-Unis et la Chine ont provoqué un ralentissement des affaires et de la construction. » Pour cette raison, 2025 a été, selon lui, une « année de prudence »
qui s’est révélée plus difficile que prévu. « Le mauvais temps au début de l’année et les importants bouleversements des échanges commerciaux ont freiné l’ensemble du marché, particulièrement en Ontario. »
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Photo : Taiga Building Products
Malgré l’instabilité, les menaces tarifaires et les revirements politiques, les détaillants Castle ont réussi à garder le cap, explique Kelvin Johnston, acheteur principal pour le Groupe Centres de rénovation Castle et responsable du bois d’œuvre et des panneaux. « Nos détaillants ont connu une bonne année, dit-il, mais c’était malgré les conditions, et non parce qu’elles étaient favorables. »
Il explique ce succès par une gestion serrée des stocks, des relations locales solides et une attention portée aux catégories clés. « Malgré un contexte de marché difficile, notre réseau est resté solide et a su faire des choix
judicieux. »
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Les dynamiques à l’œuvre en 2026
Faute d’ententes sur les tarifs ou les différends commerciaux, ces enjeux demeurent une variable en ce début de 2026 et continueront d’orienter les perspectives pour l’année à venir, et possiblement pour les années suivantes.
Selon Brent Brownmiller, la confiance des consommateurs demeure fragile, toujours influencée par l’incertitude liée aux droits de douane qui a marqué l’année précédente. Il ajoute qu’« aucune politique n’a véritablement changé l’opinion de qui que ce soit ».
Pour Brendon Hiller, la confusion entourant les droits de douane liés au différend sur le bois d’œuvre résineux continue de peser sur le marché. Stephen Marshall souligne que le problème dépasse le cadre de l’administration américaine actuelle : « Les enjeux liés au bois d’œuvre résineux existaient avant Trump et se poursuivront avec ou sans lui, tant qu’un règlement ne sera pas
négocié. »
Plus encore que la politique américaine à l’égard du Canada, ce sont ses répercussions sur le marché immobilier américain, la confiance et les tendances d’achat qui pourraient façonner l’année, et peut-être les années suivantes.
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« Cette situation n’est pas près de disparaître », indique Kelvin Johnston. « Il nous reste encore trois ans sous l’administration américaine actuelle, et c’est une réalité avec laquelle nous devrons composer. La question est de savoir jusqu’où l’économie américaine pourrait se dégrader. »
Malgré tout, il estime que le Canada est « en bonne posture », comme lors de la crise de 2009-2010. « Nous avons traversé cette période et nous le ferons encore, tant que nous réussirons à maintenir l’emploi. »
Stephen Marshall affiche un optimisme prudent. Bien qu’il prévoit encore de l’incertitude sur les plans économique et commercial, il constate que les taux d’intérêt et l’inflation semblent ralentir et que l’emploi au Canada tient bon. Il souligne aussi l’arrivée d’un nouveau leadership fédéral sous Carney, qu’il juge plus favorable aux entreprises que le gouvernement précédent, tout en prévenant que des industries comme l’automobile, l’acier et l’aluminium demeurent exposées aux frictions commerciales en cours.
Du côté de la production de bois d’œuvre, la solidité du marché de l’emploi constitue évidemment un enjeu majeur. La faiblesse de la demande et les pressions liées à l’abordabilité – particulièrement aux États-Unis – continuent de freiner le marché en 2026, ce qui multiplie les réductions de production et pourrait mener à des fermetures permanentes. Cette tendance pourrait donner lieu à ce que Brent Brownmiller qualifie de « villages fantômes », c’est-à-dire des communautés qui se vident à mesure que les scieries ferment et que les emplois disparaissent.
Tout le monde anticipe d’autres fermetures de scieries sous l’effet conjugué des pressions économiques, dont les faibles volumes écoulés, des prix bas et des conditions d’exploitation peu compétitives. Cette situation pourrait entraîner des difficultés à répondre à la demande lorsqu’elle se redressera.
Kelvin Johnston anticipe un rebond brusque du marché du bois d’œuvre lorsque la demande dépassera l’offre réduite, sans qu’il soit possible d’en prévoir le moment exact.
Il insiste toutefois sur un point : les prix extrêmement bas observés aujourd’hui, qui peuvent paraître avantageux à court terme, ne favorisent ni les entrepreneurs, ni les détaillants, ni les grossistes, ni les fournisseurs.
« Si les consommateurs peuvent se réjouir des bas prix, ceux-ci ne servent pas l’industrie. Des marchés stagnants pèsent sur toute la chaîne », explique-t-il. « Des prix trop bas réduisent les marges pour les détaillants et les entrepreneurs. Lorsqu’il n’y a ni hausse ni baisse marquée, le marché devient particulièrement concurrentiel. »
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Des réalités régionales différentes
Dans un pays aussi vaste que le Canada, 2025 n’a pas été vécue de la même façon partout, et 2026 ne fera sans doute pas exception. Même si les tendances varient d’une province à l’autre, elles présentent des similarités, toutes influencées par les mêmes pressions macroéconomiques.
Brent Brownmiller fait remarquer que l’Ontario a terminé 2025 « de façon plutôt satisfaisante » et avait même commencé l’année « de manière exceptionnelle », mais que les perspectives pour 2026 demeurent liées au secteur manufacturier américain. Dans plusieurs communautés où l’emploi est étroitement lié au secteur automobile, la confiance des consommateurs est facilement ébranlée. Des travailleurs inquiets pour leur emploi hésitent à investir dans des projets de rénovation ou dans l’achat d’une nouvelle habitation, ce qui accroît la sensibilité des perspectives ontariennes de 2026 aux indicateurs économiques américains.
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« L’économie de certaines régions (en Ontario) est durement affectée par les conflits commerciaux actuels avec les États-Unis et la Chine », explique Stephen Marshall. Kelvin Johnston note que les constructeurs ontariens ont ralenti leurs activités il y a quelques années, en particulier dans le segment des copropriétés. « Je pense toutefois que le marché de l’habitation va évoluer, peut-être pas dès 2026, mais à plus long terme, avec un regain d’intérêt pour les maisons unifamiliales », explique-t-il.
Pendant ce temps, sur la côte ouest, la Colombie-Britannique fait face à certains des obstacles structurels les plus importants en 2026. Brent Brownmiller souligne que les coûts plus élevés des billots et les politiques de coupe provinciales rendent les scieries de la Colombie-Britannique moins compétitives que celles de l’Alberta et des producteurs américains. (Autant de facteurs qui, selon Brent Brownmiller et d’autres, mèneront aux réductions de production anticipées.)
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Brendon Hiller abonde dans le même sens. « L’Alberta a été le marché le plus dynamique sur le plan de la demande, alors que la Colombie-Britannique, particulièrement la région de l’Okanagan, a enregistré une baisse marquée. Nous nous attendons à ce que la demande dans l’Okanagan demeure difficile, avec un excédent d’offre dans le multifamilial, un marché locatif très déprimé et le maintien des taxes imposées aux propriétaires de résidences secondaires provenant d’autres provinces. Tous ces facteurs pèseront sur le marché de l’habitation dans cette région. »
La production de panneaux OSB en Alberta et en Saskatchewan reste largement dépendante des mises en chantier d’immeubles multifamiliaux aux États-Unis. Alors que l’abordabilité demeure sous pression aux États-Unis, Brent Brownmiller avertit que les scieries des Prairies – souvent situées dans de petites communautés dépendantes de la fibre locale – sont davantage exposées au risque de réductions de production. Kelvin Johnston observe toutefois que « l’immobilier tient bon dans certaines provinces, comme l’Alberta » et anticipe que la rénovation et la construction d’immeubles à logements multiples stimuleront la demande.
« L’activité résidentielle a varié considérablement selon les provinces au Canada. Le Québec et l’Alberta ont tiré leur épingle du jeu, mais ailleurs, le rythme était plus lent », renchérit Stephen Marshall.
« À l’échelle du Canada, les scieries aimeraient développer davantage le marché intérieur, mais les détaillants ont préféré jouer la prudence face au flot de mauvaises nouvelles et au contexte incertain rapporté par les médias. À la fin de 2025, la majorité des détaillants maintenaient des niveaux de stocks très bas. »
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À surveiller en 2026 pour les entrepreneurs
Stephen Marshall souligne que les commandes hâtives au Canada ont été relativement solides, favorisées par des prix plus bas, mais que la solidité du marché dépendra du rythme d’écoulement et du réapprovisionnement au cours des mois plus chauds.
Il conseille aux entrepreneurs de garder un œil sur le marché immobilier américain : « Si le logement reprend de la vigueur, la demande américaine de bois d’œuvre augmentera et les prix suivront. » Selon lui, les indicateurs de base aux États-Unis restent favorables : les taux hypothécaires sur 30 ans sont désormais repassés sous la barre des 6 %, l’inflation est inférieure à 3 %, l’emploi est élevé et les dépenses gouvernementales en proportion du PIB sont en baisse. Il ajoute que de nombreux analystes prévoient une croissance du PIB supérieure à 5 %, soutenue par d’importants projets d’investissements en capital, des baisses d’impôts pour les entreprises et les contribuables, ainsi qu’un durcissement des politiques frontalières.
« L’économie américaine semble bien positionnée pour croître, dit-il. Cette croissance pourrait tirer vers le haut les prix des produits de base, comme le bois et les métaux, ici au Canada. »
Malgré des prix faibles cette année, Brent Brownmiller estime que ce n’est pas le moment d’appliquer la stratégie habituelle en période de ralentissement, soit acheter en janvier pour revendre en juillet. Les coûts de possession, l’incertitude de la demande et l’absence de reprise en début d’année incitent plutôt à maintenir des stocks serrés et à garder une certaine souplesse.
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Alors que 2026 commence avec des niveaux d’inventaire réduits, beaucoup s’attendent à une année marquée par des achats prudents, effectués au fur et à mesure des besoins. Brendon Hiller explique que les cours à bois ont acheté « le strict nécessaire » en 2025, dans un contexte où la spéculation avait disparu et où les consommateurs demeuraient prudents malgré des prix historiquement bas. Stephen Marshall ajoute que les scieries souhaitent compter davantage de clients canadiens, mais que les détaillants demeurent hésitants.
Les fermetures de scieries et la prudence des cours à bois laissent présager une offre restreinte en 2026. Cette situation, avantageuse à court terme pour les prix, pourrait toutefois provoquer un retournement rapide si la demande reprend.
Stephen Marshall souligne que depuis la fin de la pandémie, les détaillants et les entrepreneurs se sont habitués à des délais de réapprovisionnement extrêmement courts, parfois le lendemain ou dans la même semaine. Ce niveau de service pourrait rapidement changer en cas de reprise du secteur de la construction.
Brent Brownmiller rappelle aux entrepreneurs de ne pas se concentrer uniquement sur les prix du bois d’œuvre. Même si les entrepreneurs surveillent de près les prix des produits de base, les propriétaires considèrent souvent le bois d’œuvre comme une composante relativement modeste du budget total d’un projet résidentiel. Par conséquent, les contraintes d’abordabilité globales ont un impact plus déterminant sur la demande que les fluctuations du prix des montants ou du parement.
Mais tout n’est pas morose pour autant. Brendon Hiller observe que le segment de la rénovation et de la réparation, en recul depuis trois ans, devrait reprendre dans la seconde moitié de 2026, alors que davantage de ménages choisiront de rester dans leur maison et d’investir dans des améliorations. Il recommande aux entrepreneurs de sécuriser tôt les approvisionnements pour leurs projets déjà confirmés afin d’éviter les risques liés à une offre limitée ou à une flambée des prix.
Selon Kelvin Johnston, cette dynamique pourrait favoriser certains détaillants et entrepreneurs, avec une hausse attendue des dépenses des propriétaires en rénovations résidentielles. « Pour la plupart de mes magasins, l’essentiel des ventes ne provient pas des nouvelles constructions, mais des projets de rénovation, de terrasses et de clôtures. Je pense que c’est ce qui fera de 2026 une autre bonne année pour les magasins Castle. »
Le marché est peut-être prudent, mais la préparation, l’ingéniosité et l’agilité font déjà partie de l’ADN de tout bon entrepreneur. Les entrepreneurs qui ajusteront leur planification et leurs achats en fonction des fluctuations de la demande, tout en misant sur des relations étroites avec leurs clients et la chaîne d’approvisionnement, seront mieux outillés pour traverser 2026 et continuer à bâtir.